CYCLE acteurs et actrices du Cinéma français : Louis Jouvet

  • Mis à jour : 4 novembre

Louis Jouvet, né le 24 décembre 1887 à Crozon (Finistère) et mort le 17 août 1951 à Paris 9e, est un comédien, metteur en scène et directeur de théâtre français, professeur au Conservatoire national supérieur d’art dramatique.

BIOGRAPHIE

1. JEUNESSE
Considéré comme Dieu le Père par tous ceux qui ont travaillé avec lui, Louis Jouvet faillit bien se prénommer Jésus : ce fut la première idée de ses parents lorsqu’il vit le jour la veille de Noël, le 24 décembre 1887 ! Son père, conducteur de travaux publics, construit alors un fort à Crozon. Avec ses deux frères, le jeune Louis connaîtra une enfance itinérante, du Puy-en-Velay à Toulouse, aux hasards des affectations paternelles.

Élève d’institutions religieuses, il y découvre le théâtre en particulier à Lyon où il est pensionnaire pendant quatre ans. En 1901, la tragédie frappe la famille Jouvet. Louis Jouvet père est écrasé sous un rocher. Il n’a que quatorze ans. Sa mère décide de rejoindre sa famille à Rethel, en Champagne-Ardenne. Du côté maternel, on est pharmacien ou médecin : aussi, lorsque Louis obtient son bac à 17 ans, on lui conseille logiquement de choisir cette voie. Influencé par sa famille, il s’inscrit à la faculté de pharmacie de Toulouse. À partir de 1904, il entame des études de pharmacie à la faculté de Paris, mais passe tout son temps libre dans les théâtres amateurs de l’époque : dans la troupe de Léon Noël, puis celle du Théâtre d’Action d’Art de 1908 à 1910 (il part alors en province jouer devant des auditoires populaires), ensuite celle du Théâtre des Arts, puis à l’Odéon, et au Châtelet. En parallèle, il se présente au concours d’entrée du Conservatoire d’Art dramatique de Paris, où il sera recalé plusieurs fois.

2. DE LA FACULTE AU VIEUX- COLOMBIER

Louis dirige dès 1908 le "Théâtre d’Action d’Art" où il se produit sous le nom de Jouvey dans « Andromaque » ou « Le misanthrope »… Le 26 septembre 1912, Louis Jouvet se marie à Copenhague avec Else Collin, une jeune danoise rencontrée à Paris. Jeune fille au pair, elle s’occupe des enfants de Jacques Copeau, metteur en scène d’avant-garde bien décidé à rénover le théâtre ronronnant de ce début de siècle.. Il aura trois enfants : Anne-Marie en 1914, Jean-Paul en 1917 et Lisa en 1924. À cette époque il court les cachets et fera ainsi une courte apparition dans un film aux côtés de Harry Baur.

Pour Jouvet, l’heure n’est plus à la pharmacie : Copeau l’engage en 1913 comme régisseur général au théâtre du Vieux-Colombier ; l’aventure durera neuf ans et le marquera pour la vie. À la fois décorateur, électricien, menuisier, il devient le bras droit de Copeau. Il renouvelle le dispositif scénique et invente un nouveau type de projecteurs appelés aujourd’hui encore les "jouvets". Accessoirement, il est aussi comédien.

Dès « L’amour médecin » (1913), la critique le repère dans un numéro comique de médecin bègue. C’est là que naît, d’après André Degaine, "… la légende selon laquelle sa diction si particulière masquait un bégaiement naturel". Dans « La nuit des rois » (1914), Copeau utilise à plaisir sa "…savoureuse naïveté".

Lorsque la France entre en guerre, Jouvet est mobilisé comme ambulancier, puis comme médecin auxiliaire ; En 1917, il est démobilisé et retrouve la troupe du Vieux-Colombier. Georges Clémenceau charge Copeau d’ouvrir à New York un théâtre français. Aux côtés de celui-ci, Jouvet et Charles Dullin joueront pendant deux ans les classiques du répertoire national. Dix ans plus tard, lorsque Jouvet crée le Cartel des Quatre avec Dullin, Georges Pitoëff et Gaston Baty, il reprend le flambeau de son maître Copeau avec la volonté de promouvoir les auteurs contemporains…

3. ENTRE DEUX-GUERRES

En 1922, Jouvet rompt avec Jacques Copeau. Engagé par Jacques Hébertot, qui dirige alors le théâtre des Champs-Élysées et la Comédie des Champs-Élysées, en qualité de directeur technique de ces deux salles, il participe à la scénographie du troisième théâtre, le Studio des Champs-Élysées, et se voit confier des mises en scène, en alternance avec Georges Pitoëff. L’année suivante, en décembre 1923, il remporte son premier grand succès avec « Knock ou le Triomphe de la médecine » de Jules Romains, qu’il jouera 1 500 fois.

À la fin de 1924, plusieurs comédiens venus du Théâtre du Vieux-Colombier le rejoignent. Jacques Hébertot s’éloigne. Louis Jouvet devient directeur de la Comédie des Champs-Élysées, où il demeurera jusqu’en 1934.

Gaston Baty, Charles Dullin, Georges Pitoëff et Jouvet fondent le 6 juillet 1927 une association d’entraide, le « Cartel des Quatre », qui durera jusqu’en 1940. Leur objectif est de faire en sorte que le théâtre crée une poésie qui lui soit propre, et de jouer des auteurs contemporains. Ils se constituent un catalogue de pièces célèbres parmi lesquelles figurent celles de Jean Giraudoux, Jules Romains et Molière.

En 1928, il rencontre Jean Giraudoux, dont il crée plusieurs pièces. Pendant deux années il dirige le théâtre Pigalle ou il y présente avec succès « Donogoo Tonka » de Jules Romains le 8 octobre 1930, puis en 1931 « Judith » de Jean Giraudoux. Jouvet devient un homme de scène à part entière et se forge un jeu d’acteur reconnaissable entre mille. Il vient à bout de son bégaiement naturel par une prononciation syncopée. Il crée son propre répertoire de mimiques toutes plus inoubliables les unes que les autres. Son visage creusé, son regard vif et sa mince silhouette pleine d’élégance contribuent pleinement à son identité de jeu.

À partir de 1934, il dirige le théâtre de l’Athénée, où il donne la première de « La guerre de Troie n’aura pas lieu » (1935) et celle d’« Ondine » (1939).

On lui propose la direction de la Comédie-Française, qu’il refuse, car il est trop occupé par celle de son propre théâtre. À l’Athénée, il triomphe avec des pièces de Molière et de Giraudoux, et d’autres œuvres du répertoire classique.

4. SECONDE GUERRE MONDIALE

Au début de l’Occupation, Louis Jouvet ne veut pas se produire à Paris : il entame une tournée en zone libre puis emmène en Suisse Max Ophüls pour y tourner une adaptation de « L’’école des femmes ». Ce chef d’œuvre annoncé ne verra pas le jour : le cinéaste tombe amoureux de Madeleine Ozeray et Jouvet n’est guère enclin à jouer Arnolphe dans la vie réelle…

Une proposition sud-américaine tombe à point nommé : la troupe embarque à Lisbonne en mai 1941, laissant l’Athénée sous la garde vigilante de Pierre Renoir. Commencée à Rio de Janeiro le 27 juin, la tournée s’achèvera près de quatre ans plus tard en février 1945. Jouvet en a lui-même dressé le bilan chiffré : 67 000 kilomètres parcourus en 46 mois, 376 représentations et 700 000 spectateurs.

Après des débuts couronnés de succès, les déconvenues ne manqueront pas, en particulier à Buenos Aires où le théâtre brûle et avec lui, une partie des décors. La lassitude gagne certains fidèles, dont Madeleine Ozeray qui rentre en France prématurément. Le moral remonte lorsqu’en Haïti le président fait à Jouvet le cadeau d’un chèque de 14 000 dollars, renflouant d’un coup les caisses de la compagnie. Vaillamment, de Montevideo à Caracas, Jouvet porte la bonne parole du théâtre français, doublée d’un message de résistance au fur et à mesure de l’avancée de la guerre (la tournée avait pourtant commencé avec l’assentiment de Vichy).

À la Libération en 1945, il rentre en France pour diriger « La Folle de Chaillot » avec Marguerite Moreno (1871-1948) en hommage à Jean Giraudoux, décédé l’année précédente.

5. A LA TÊTE DU THEÂTRE ATHENEE

Louis Jouvet reprend la direction du théâtre de l’Athénée, qui deviendra plus tard le théâtre de l’Athénée-Louis-Jouvet. C’est là qu’il crée « La Folle de Chaillot » (1945). Le 30 juillet 1950, il reçoit la Légion d’honneur.

Le 7 février 1951, c’est lui qui lit la prière de Willette à la messe du mercredi des Cendres, célébrée en l’église Saint-Germain-l’Auxerrois en présence du nonce apostolique monseigneur Roncalli (le futur pape Jean XXIII), du cardinal Maurice Feltin, et d’une foule d’artistes. Cette messe, et sa prière s’adressent à ceux qui vont mourir dans l’année. Sa disparition six mois plus tard marquera les esprits au point que l’année suivante, elle fut dite par trois récitants.

Il aide également les nouvelles figures du théâtre et de la décentralisation théâtrale, Maurice Sarrazin, André Barsacq, Jean-Louis Barrault et Jean Vilar notamment, et met en scène, au Théâtre Antoine à Paris, « Le Diable et le Bon Dieu », pièce écrite par Jean-Paul Sartre en 1951.

Le 14 août 1951, il dirige une répétition de la pièce « La Puissance et la Gloire », d’après Graham Greene. Comme à son habitude, Jouvet est inquiet. Il doute de ses choix de mise en scène, de lui-même. Le 14 août, après- midi il se sent mal. Il va s’étendre, et on appelle un médecin, mais la situation est grave. Victime d’un infarctus et jugé non-transportable, il sera soigné dans sa loge à l’Athénée pendant deux jours, entouré de ses proches. Malheureusement, son état ne fera qu’empirer. Le jeudi 16 août 1951 à 20 heures 30, dans son bureau du théâtre de l’Athénée, témoin de tant d’années de travail, d’espoirs, de désespoirs et d’enthousiasme, Louis Jouvet, malade du cœur, meurt d’un infarctus le 17 août 1951. Il repose au cimetière de Montmartre à Paris.

Le partenaire légendaire d’Arletty dans Hôtel du Nord, le flic méticuleux de Quai des Orfèvres, le serviteur de Molière, de Jean Giraudoux, de Marcel Achard, de Jules Romains qui lui offrit d’être le docteur Knock, n’a toujours pas livré tous ses secrets. Enfant docile né en Bretagne le 24 décembre 1887, élevé dans les Ardennes, combattant de 14-18, pharmacien de 1ére classe, régisseur, metteur en scène, directeur de théâtre, professeur au Conservatoire, compagnon de Jacques Copeau, ami et complice de Jean Cocteau, Charles Dullin, Pierre Renoir, Christian Bérard... Louis Jouvet fut un formidable animateur de théâtre. "Le patron" fut aussi un père de famille attentif en même temps qu’un homme passionné par les femmes qui, comme les comédiennes Madeleine Ozeray et Monique Mélinand, partagèrent son existence.

JOUVET ET LE CINEMA

L’acteur commence une véritable carrière cinématographique et tourne près de 18 films entre 1935 et 1941. On se souvient de lui en moine vicieux dans « La Kermesse héroïque » (1935) de Jacques Feyder, en agent allemand dans « Salonique, nid d’espions » (1936) de Georg Wilhelm Pabst,

en aristocrate déshonoré dans « Les Bas-Fonds » (id.) de Jean Renoir,

en homme d’affaires peu scrupuleux dans « Forfaiture » (1937) de Marcel L’Herbier. Il collabore avec les plus grands réalisateurs français de l’époque mais affirme ne faire de cinéma que pour financer sa compagnie de théâtre.

« Hôtel du Nord », aux côtés d’Arletty, célèbre pour son fameux « Atmosphère, atmosphère »,

et « Drôle de drame », dans lequel il donne à Michel Simon la réplique devenue célèbre : « Moi, j’ai dit : « Bizarre, bizarre » ? Comme c’est étrange… […] Moi, j’ai dit : « Bizarre ? », comme c’est bizarre. ».

« Knock ou Le triomphe de la médecine » est porté à l’écran par l’acteur lui-même (avec Roger Goupillières) en 1933 ; Jouvet interprète à nouveau le personnage dans la version de Guy Lefranc en 1951, peu avant sa mort.

Dans « L’Alibi », sous la direction de Pierre Chenal, il rencontre pour un face-à-face Erich von Stroheim.

Dans « Copie conforme », il incarne le chef d’une bande de voleurs qui engage son sosie pour se faire innocenter. Aux côtés de Suzy Delair, Jouvet y tient un double rôle.

En 1948, il joue l’inspecteur Carrel, qui enquête sur la mort du truand Vidauban, également son sosie, dans « Entre onze heures et minuit » de Henri Decoin.

Son ami et dialoguiste favori Henri Jeanson met en scène « Lady Paname » et reforme le duo Jouvet-Delair.

Après la Seconde Guerre Mondiale, qui a ralenti l’ensemble de ses activités professionnelles, Louis Jouvet réapparaît à l’écran dans « Untel père et fils » (tourné en 1943) de Julien Duvivier, où il incarne justement un père et son fils.

L’acteur enchaîne de nouveau les tournages et livre certaines de ses meilleures prestations de comédien dans « Un Revenant » (1946) de Christian-Jaque, où il joue un chorégraphe retourné sur les lieux de son enfance pour régler ses comptes,

dans « Copie conforme » (1947) de Jean Dréville où il incarne un cambrioleur et ses innombrables sosies, et surtout dans « Quai des orfèvres » (1947) d’Henri-Georges Clouzot où il apparaît sous les traits d’un troublant policier plein de hargne. Pour beaucoup, c’est l’un de ses meilleurs rôles

Jouvet aimait le théâtre plus que le cinéma. « Au théâtre on joue, au cinéma on a joué », disait-il. Cela ne l’empêchera pas de jouer, au cinéma, des adaptations théâtrales saluées par la critique et très appréciées du public : « Volpone » avec Harry Baur et Charles Dullin,

et les deux versions de « Knock ». Fidèle en amitié, il acceptait spontanément de jouer dans un film dont Jeanson avait signé les dialogues, ou encore exigeait un rôle pour ses amis dans les films où il figurait lui-même (cas de Charles Dullin dans Volpone et Quai des Orfèvres). Sa passion du théâtre l’a poussé à jouer dans « Entrée des artistes » de Marc Allégret, où il tient son propre rôle de professeur de théâtre du Conservatoire et qui est presque un reportage sur l’art de Jouvet ;

« La Fin du jour » de Julien Duvivier, où il incarne un acteur de théâtre complètement habité par ses personnages et qui, confondant réalité et fiction, sombre dans la folie

 ; enfin « Miquette et sa mère »,Clouzot lui a confié le rôle du pittoresque Monchablon, « grand premier rôle en tous genres » et directeur d’une troupe de théâtre ambulant.

Filmographie
1932 : Topaze de Louis Gasnier : Auguste Topaze, humble professeur
1933 : Knock de Louis Jouvet et Roger Goupillières : docteur Knock
1935 : La Kermesse héroïque de Jacques Feyder : le Chapelain
1936 : Mister Flow de Robert Siodmak : Achille Durin, valet de lord Scarlett et Mister Flow, le bandit
1936 : Salonique, nid d’espions ou Mlle Docteur de Georg Wilhelm Pabst : Simonis, l’agent allemand
1936 : Les Bas-Fonds de Jean Renoir : Monsieur le Baron, ruiné par le jeu
1937 : « Un Carnet de bal » de Julien Duvivier : Pierre Verdier, dit Jo, ancien avocat devenu chef de bande

1937 : Forfaiture de Marcel L’Herbier : Valfar, l’âme damnée de Tang-Si
1937 : Drôle de drame de Marcel Carné : Archibald Soper, évêque de Bedford
1937 : Ramuntcho de René Barberis : Itchoua, le chef de la contrebande
1938 : La Marseillaise de Jean Renoir : Roederer
1938 : La Maison du Maltais de Pierre Chenal : Rossignol, agence de filature
1938 : L’Alibi de Pierre Chenal : commissaire Calas
1938 : Entrée des artistes de Marc Allégret : M. Lambertin, professeur de théâtre
1938 : Le Drame de Shanghaï de Georg Wilhelm Pabst : Ivan, aventurier et amant de Kay Murphy
1938 : Éducation de prince d’Alexandre Esway : René Cercleux
1938 : Hôtel du Nord de Marcel Carné : M. Edmond, le truand maquereau
1939 : La Fin du jour de Julien Duvivier : Saint-Clair, l’ex-don Juan
1939 : La Charrette fantôme de Julien Duvivier : Georges, dit l’étudiant, ami de David
1939 : Sérénade de Jean Boyer : baron Hartmann
1940 : L’École des femmes Film interrompu et inachevé de Max Ophüls : Arnolphe
1940 : Volpone de Maurice Tourneur : Mosca, l’homme à tout faire de Volpone
1940 : Untel Père et Fils de Julien Duvivier : Pierre Froment (le père) et son fils Félix
1946 : Un revenant de Christian-Jaque : Jean-Jacques Sauvage, directeur d’une troupe de ballet
1947 : Les Amoureux sont seuls au monde d’Henri Decoin : Gérard Favier, célèbre compositeur
1947 : Copie conforme de Jean Dréville : M. Dupon, homme tranquille et Ismora le cambrioleur
1947 : Quai des Orfèvres d’Henri-Georges Clouzot : l’inspecteur Antoine
1948 : Entre onze heures et minuit d’Henri Decoin : l’inspecteur Carrel, sosie de Vidauban
1948 : Lady Paname d’Henri Jeanson : M. Gambier, dit Bagnolet
1949 : Miquette et sa mère d’Henri-Georges Clouzot : Monchablon directeur d’une troupe de théâtre
1949 : « Retour à la vie » - Sketch « Le Retour de Jean » d’Henri-Georges Clouzot : Jean Girard, ancien déporté
1951 : Knock de Guy Lefranc : docteur Knock
1951 : Une histoire d’amour de Guy Lefranc : l’inspecteur Ernest Plonche