Le cinéma autrichien

  • Mis à jour : 30 octobre

Pour la plupart des spectateurs, la connaissance du cinéma autrichien se limite parfois aux derniers succès de Michael Haneke ou à ceux, plus lointains, d’Ernst Marischka évoquant dans les années 1950, la vie de l’impératrice Sissi.

Les Autrichiens expatriés sont parfois mieux connus. En effet, la communauté de langue et de culture avec le voisin allemand, mais aussi les retombées d’une Histoire tourmentée, expliquent, entre autres, l’existence d’une importante diaspora autrichienne dans les milieux du cinéma, surtout en Allemagne (Fritz Lang, Richard Oswald) et aux États-Unis (Josef von Sternberg, Erich von Stroheim, Edgar G. Ulmer, Joe May, Fred Zinnemann, Otto Preminger, Billy Wilder, Hedy Lamarr ou Arnold Schwarzenegger).

HISTOIRE DU CINEMA AUTRICHIER
Parmi les pionniers du cinéma, on peut relever le nom du mathématicien et astronome tyrolien Simon von Stampfer qui mit au point un appareil optique très proche du phénakistiscope inventé par le Belge Joseph Plateau à Gand à peu près au même moment (1831-32).

À partir de 1885, au Prater de Vienne, le "Kaiserpanorama" (panorama impérial), un ancêtre du cinéma, peut accueillir jusqu’à 12 spectateurs qui, moyennant finance, ont la possibilité de jeter simultanément un coup d’œil dans un stéréoscope.

Un stéréoscope au Kaiserpanorama (Prater de Vienne vers 1900).
1896 est une année décisive. À partir du mois de mars on projette à Vienne un petit programme de films des frères Lumière, et le 17 avril l’Empereur François-Joseph y assiste en personne.

1 Les premiers films muets

Publicité pour les films de Louis Lumière à Vienne, 1896.
Les premières sociétés de production qui s’installent en Autriche sont françaises : les Pathé Frères s’implantent à Vienne dès 1904, Gaumont suit en 1908 et la société Éclair en 1909. Elles dominent le marché des actualités cinématographiques jusqu’à la Première Guerre mondiale.

La première production authentiquement autrichienne consiste en quelques images tournées en 1903, « Der Kaiserbesuch in Braunau/Inn » (La Visite de l’Empereur à Braunau sur l’Inn).

Les films de fiction apparaissent avec un décalage d’une dizaine d’années par rapport à la France ou à l’Angleterre. En 1906 le photographe viennois Johann Schwarzer commence à tourner et à exporter une série de courts métrages érotiques (par exemple « Am Sklavenmarkt) », mais la police les confisque en 1911.

Le premier long métrage (en fait d’une durée de 35 minutes), « Von Stufe zu Stufe (D’un échelon à l’autre) », aurait été projeté à Vienne en décembre 1908. À défaut de certitudes à ce sujet, on peut plus sûrement attribuer le titre à « Der Müller und sein Kind » (Le Meunier et son fils), une production germano-autrichienne de 1911.

Anton Kolm, qui tourne des saynètes comiques sur le modèle français et des films populaires, est l’un des premiers réalisateurs. En 1910, Kolm et sa femme Luise Kolm, également réalisatrice, en association avec Jacob Fleck, fondent « la première industrie cinématographique autrichienne » qui portera par la suite le nom deWiener Kunstfilm.
Jacob Fleck

Cette entreprise revendique aussi une approche artistique, sur le mode des films d’art à la française. Peu après, en 1912, Sascha Kolowrat-Krakowsky (de) fonde la Sascha-Filmfabrik à Vienne. Ces deux sociétés de production resteront les plus importantes en Autriche jusqu’aux années 1920 (lorsque la Wiener Kunstfilm devra affronter Vita-Film) et 1930 (Sascha-Film est alors confisquée par les nazis allemands et rebaptisée Wien-Film).

À cette époque le cinéma est déjà très populaire. Pourtant une partie de la bonne société ainsi que les dirigeants continuent d’adhérer à une vision élitiste de la culture, représentée par la peinture, l’architecture, la musique, notamment l’opéra et l’opérette, et manifestent plutôt du mépris à l’égard de ces nouvelles distractions. Quelques rares personnalités font exception, par exemple l’écrivain Hugo von Hofmannsthal.

La censure se fait tâtillonne et en 1910 un texte interdit aux enfants d’assister aux projections. Par ailleurs les milieux du théâtre craignent cette concurrence nouvelle, et c’est ainsi que les acteurs du Burgtheater n’ont pas le droit de participer à un film, sous quelque forme que ce soit.
Le cinéma prend pourtant une importance croissante et l’on voit apparaître des périodiques spécialisés, tels que Das Lichtbild-Theater et Dramagraph-Woche en 1911, Filmkunst et Kastalia en 1912 ou Die Filmwoche en 1913.

2 Entre les deux guerres

Au lendemain de la guerre, la situation du cinéma n’est d’abord pas si mauvaise en Autriche, car le cours de la couronne autrichienne est très bas, de telle sorte que les films nationaux sont plus abordables que les autres. Il faut reconnaître que la qualité n’est pas toujours au rendez-vous, en dépit des quelques films remarquables produits alors. Par exemple, si l’on associe généralement le cinéma expressionniste à l’Allemagne, l’Autriche est pourtant partie prenante dès le début. Paul Czinner y tourne « Inferno » (1920). Le scénario du « Cabinet du docteur Caligari » est l’œuvre de deux Autrichiens, Carl Mayer et Hans Janowitz. L’Autrichien Fritz Kortner, l’un des grands acteurs du mouvement, apparaît aux côtés de Conrad Veidt dans « Les Mains d’Orlac », un film expressionniste autrichien tourné par le réalisateur allemand Robert Wiene.

Cette décennie est aussi celle des grands films épiques, conçus sur le modèle des superproductions apparues en Amérique et en Italie quelques années auparavant (telles que Naissance d’une nation, Intolérance ou Cabiria). L’Autriche produit à son tour des films spectaculaires, par exemple « Samson et Dalila » (1922) de l’émigré hongrois Sándor Laszlo Kellner (futur Alexander Korda) —

, « Sodome et Gomorrhe » (1922) et « L’Esclave reine » (Die Sklavenkönigin) (1924) de son compatriote Mihály Kertész qui se fera bientôt appeler bientôt Michael Curtiz. Ce seront les plus imposantes productions jamais réalisées en Autriche. Leurs budgets sont colossaux, tous les acteurs en vue veulent y participer et, par exemple, pour la reconstitution du temple de Sodome, les meilleurs architectes du pays sont mis à contribution : Emil Stepanek, Artur Berger et Julius von Borsody.

Willi Forst débute au cinéma dans Sodome et Gomorrhe et décroche son premier grand rôle face à Marlène Dietrich dans « Trois nuits d’amour » (Café Electric) (1927) de Gustav Ucicky.

Entre 1919 et 1922, la production autrichienne avait atteint des sommets, avec 100 à 140 films par an. Mais, à partir de 1923, toute la production européenne amorce un déclin en raison de la concurrence croissante des États-Unis. Déjà amortis dans leur pays, les films américains arrivent en Europe à moindre coût. Par ailleurs, l’inflation ayant été enrayée en Allemagne et en Autriche, les films autrichiens sont désormais moins avantageux, donc plus difficiles à exporter. La production nationale chute au milieu des années 1920, à un niveau de vingt à trente films par an.

En ce qui concerne les années 1930, les films les plus connus sont « Extase » (1933) de Gustav Machatý, avec Hedy Lamarr ;

« Symphonie inachevée » (Leise flehen meine Lieder) (1933-34), « Mascarade » (Maskerade) (1934)

et « Burgtheater » (1936) de Willi Forst  ;

« Romance viennoise » (G’schichten aus dem Wienerwald) (1934) de Georg Jacoby

et « Hôtel Sacher » (1939) d’Erich Engel.

En 1938, l’Autriche est annexée à l’Allemagne (Anschluss). Tous les artistes et toutes les personnes travaillant dans l’industrie cinématographique, s’ils sont juifs ou hostiles au régime nazi, doivent quitter l’Autriche. Ils émigrent vers la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis, où plusieurs d’entre eux remportent un grand succès.

3 Entre 1945 et 1970
C’est la grande époque des comédies musicales et des films sentimentaux de terroir, ceux que l’on appelle les Heimatfilme. En effet, les villes autrichiennes ayant été très endommagées pendant la guerre, les réalisateurs préfèrent tourner leurs films à la campagne, donnant ainsi une image plus positive du pays, splendide et généreux. En ces temps de reconstruction, les spectateurs aspirent avant tout à la sécurité, guère enclins aux films sérieux ou trop critiques. De fait, l’action de nombreuses comédies se situe dans les milieux de la monarchie austro-hongroise, un cadre propice à la romance, évoquant le luxe, la beauté et l’élégance. On comprend pourquoi les films de Sissi —

et beaucoup d’autres de la même veine produits pendant cette période — sont aussi appréciés, non seulement en Autriche, mais également à l’étranger. Les stars des années 1950 et 60 sont principalement Peter Alexander, Attila Hörbiger, Magda Schneider, Wolf Albach-Retty, Romy Schneider, Hans Moser et bien d’autres.

4 Après 1970

Pendant cette décennie la production cinématographique autrichienne fléchit jusqu’à atteindre ses chiffres les plus bas : de 5 à 10 films seulement sont produits chaque année. Le succès de la télévision donne le coup de grâce à une industrie conservatrice. En parallèle une nouvelle génération de cinéastes apparaît. Plus jeunes et plus critiques, ils s’orientent volontiers vers un cinéma expérimental. Au sein de cette avant-garde — dont certains membres s’étaient déjà fait connaître dans les années 1950 —, on remarque les noms de Peter Kubelka, Franz Novotny, Ernst Schmid Jr., Ferry Radax, Kurt Kren, Valie Export, Otto Muehl ou Peter Weibel.

Longtemps attendue, une politique d’aide publique se met en place dans les années 1980 et permet au cinéma autrichien de prendre un nouveau départ. Cependant l’âge d’or des années 1920 et 30, voire des années 1950, est bel et bien révolu : désormais les gens possèdent des téléviseurs, des ordinateurs et ont accès à bien d’autres possibilités de loisirs.

Des genres presque oubliés sont redécouverts. Les comédies, toujours très appréciées, ont des contenus bien différents maintenant. Le drame est aujourd’hui le genre le plus représenté. Les films d’action, de fantasy, les thrillers et les films d’horreur sont peu présents car ils nécessitent d’importants moyens pour les effets spéciaux, ce qui n’est pas possible en Autriche où le budget d’un film dépasse rarement 1 à 2 millions d’euros (2,5 millions de dollars au maximum). En effet des coûts supérieurs ne pourraient être amortis, car très peu de films sont distribués hors des frontières et le marché national dominé par le cinéma américain est très restreint. Presque tous les réseaux de distribution sont entre les mains des majors américaines qui contrôlent le marché autrichien à travers un système d’exploitation complexe. C’est ainsi que les films autrichiens ne bénéficient pratiquement d’aucune stratégie de marketing et de publicité, car les distributeurs étrangers préfèrent promouvoir leurs propres productions.

5 Aujourd’hui

Néanmoins, depuis les années 1990, l’industrie cinématographique autrichienne a pu se réorganiser. Plusieurs réalisateurs de talent, chevronnés ou plus jeunes, se sont associés pour partager leurs ressources au sein de leurs propres sociétés. Quant aux autres entreprises — (les plus puissantes étant Dor-Film et Allegro-Film), avec au moins deux longs métrages par an —, elles se consacrent principalement à des productions dont le succès commercial semble assuré, par exemple celles mettant en scène des vedettes de music-hall très populaires en Autriche. Des comédies telles que « Hinterholz 8 » ou « Poppitz » ont ainsi battu des records d’audience dans le pays au cours de ces vingt-cinq dernières années. Ces grosses sociétés produisent aussi quelques films sérieux, mais en nombre restreint, sauf si des chiffres de fréquentation significatifs peuvent être espérés à l’étranger.

La part de marché des films nationaux est l’une des plus faibles d’Europe. 3 % des spectateurs seulement vont voir un film autrichien. Chaque année, les dix premiers films au palmarès des salles sont tous américains.

Les productions de grande qualité — de plus en plus souvent récompensées dans les festivals internationaux — sont souvent le fait de petites sociétés autrichiennes, quelquefois en coproduction avec d’autres pays, par exemple « La Pianiste » (Die Klavierspielerin) ou « Caché » de Michael Haneke, probablement le cinéaste autrichien le plus célèbre du moment.

Parmi les autres succès des années 2000 on peut relever « We Feed the World » d’Erwin Wagenhofer,

« Le Cauchemar de Darwin » de Hubert Sauper,

« Calling Hedy Lamarr » de Georg Misch,

« Grbavica » (coproduction internationale) de Jasmila Zbanic,

« Blue Moon » de Andrea Maria Dusl,

« Slumming » de Michael Glawogger,

« Silentium et Komm », « süßer Tod » (tous deux de Wolfgang Murnberger),

« Die fetten Jahre sind vorbei » de Hans Weingartner

et « Dog Days » d’Ulrich Seidl.

D’autres réalisateurs méritent d’être cités : Barbara Albert, Elisabeth Scharang, Jessica Hausner, Kurt Palm, Nikolaus Geyrhalter et Robert Dornhelm qui vit aux États-Unis.

6 Le cinéma d’animation

L’existence de longs métrages d’animation autrichiens n’a pu être établie. Notons cependant la collaboration de l’Autriche à une série télévisée japonaise des années 1970, « Maya l’abeille », et les noms de quelques créateurs contemporains, tels que Hubert Sielecki, Stefan Stratil ou Maria Mattuschka.

FILM AUTRICHIEN

1908 : D’un échelon à l’autre (premier long métrage autrichien ?)
1911 : Der Müller und sein Kinds
1918 : L’Homme d’or
1919 : La Dame aux gants noirs
1920 : Inferno
1922 : Sodome et Gomorrhe
1923 : Pour l’honneur
1924 : Les Mains d’Orlac ; L’Image
1925 : Die Sklavenkönigin
1927 : Café Elektric
1931 : Antonia, romance hongroise
1933 : La Vie tendre et pathétique ; Extase de folie
1934 : Mascarade (de)
1936 : Ungeküsst soll man nicht schlafen gehn
1939 : Bel Ami
1948 : Le Procès ; Der Engel mit der Posaune
1949 : Eroïca (de) ; Profondeurs mystérieuses
1951 : Confessions d’une pécheresse
1952 : Abenteuer in Wien (de)
1954 : Les Jeunes Années d’une reine
1955 : La Fin d’Hitler ; Mam’zelle Cri-Cri ; Sissi
1956 : Sissi Impératrice ;
1957 : Sissi face à son destin
1960 : Herr Puntila und sein Knecht Matti (de)
1963 : La Marraine de Charley (en)
1979 : Histoires de la forêt viennoise avec Jules
1980 : Unsichtbare Gegner (de) ; Exit – Nur keine Panik
1981 : Mephisto ; Der Schüler Gerber
1982 : Welcome in Vienna : Dieu ne croit plus en nous
1985 : Welcome in Vienna : Santa Fe
1986 : Echo Park (en) ; Un homme à succès (de) ; Welcome in Vienna : Welcome in Vienna
1987 : Der Joker (de)
1988 : Le Septième Continent
1989 : Hanna en mer
1992 : Benny’s video
1993 : Indien ;
1994 : Hasenjagd – Vor lauter Feigheit gibt es kein Erbarmen ; Ich gelobe (de)
1995 : 71 Fragments d’une chronologie du hasard
1997 : Funny Games
1998 : Hinterholz 8 ; Suzie Washington ; Les Héritiers
1999 : Banlieue nord ; Wanted
2000 : Komm, süßer Tod a Tozz
2001 : Dog Days ; La Pianiste (coproduction)
2002 : Blue Moon and Filmarchiv
2004 : The Edukators
2005 : Caché ; Le Cauchemar de Darwin ; We Feed the World
2006 : Trois jours à vivre
2007 : Les Faussaires
2008 : Bienvenue à Cadavres-les-Bains
2010 : Die unabsichtliche Entführung der Frau Elfriede Ott